Le voyage inaugural de Normandie

L'arrivée des passagers dans la gare maritime du Havre
Dans la salle à manger 1re classe, au centre on voit Colette
Spectacle d'acrobates au Grand Salon
Au bar de la piscine
"Nous avons eu une existence à part..."

1935. Normandie, la nouvelle « star » de la Compagnie Générale Transatlantique, est attendue avec impatience. La Transat elle-même a orchestré –dès la construction du navire- campagnes de presse, publicités et rumeurs savamment dosées. Bref, on crée du « buzz »… même si le terme n’est pas encore inventé à cette époque ! La traversée inaugurale finira de consacrer le paquebot.

Le paquebot quitte Le Havre, son port d’attache, le 29 mai à 19 h. Les grands journaux ont réservé des cabines pour leurs envoyés spéciaux ; certains « s’offrent » des plumes célèbres : le quotidien Le Journal a engagé Colette et Paris-Soir envoie Blaise Cendrars faire le voyage. Les écrivains, ainsi que les autres journalistes embarqués, vont expédier leurs articles par TSF pendant les 5 jours de la traversée. Avec eux, un seul photographe professionnel est habilité à « couvrir » l’événement : Roger Schall, photographe parisien très connu pour ses reportage et photos de mode. Ses photos captent tous les moments de ce voyage, du dîner de gala formel aux retrouvailles autour du bar de la piscine en passant par les promenades au pont supérieur.

"Salle à manger 200 mètres"

Certains passagers se trouvent quelque peu perplexes devant le labyrinthe des coursives et les distances à parcourir toute la journée, comme Gilbert Mari, auteur niçois d'un récit de ce voyage : « Que d’angoisses évitées si nous pouvions lire par exemple, en certains endroits : salle à manger 200 mètres ; piscine 180 mètres ; jardin d’hiver 250 mètres ». Blaise Cendrars semble lui aussi avoir passé du temps à courir : « Il n’est pas facile de trouver quelqu’un à bord de la Normandie. Quand on cherche au salon, la personne que l’on cherche est au fumoir. Quand on arrive au fumoir, on apprend qu’elle est allée au cinéma. A l’entracte, on la voit filer par l’autre bord ou prendre un ascenseur. Le meilleur parti, pour être sûr de rencontrer quelqu’un, c’est de s’installer n’importe où, dans un fauteuil, et d’attendre que passe la personne que l’on cherche ».

A New York, Normandie est l’attraction numéro un de la ville ; des dizaines de milliers de personnes se pressent tous les jours au quai n° 88, prêts à payer un demi-dollar pour visiter le paquebot (les sommes récoltées seront versées aux œuvres de bienfaisance des marins). Quant aux Français, ils découvrent une ville surdimensionnée où la circulation ressemble par endroits à « un effroyable enchevêtrement » mais est dans l’ensemble régulée par un système plutôt efficace, décrit par Gilbert Mari : « Feu rouge : stoppez. Feu vert : repartez. Toute la ville est ainsi divisée alternativement en secteurs rouges et secteurs verts et l’immense flot s’écoule par bonds successifs, sans heurts et sans cris. »

Le voyage retour se passe dans le même tourbillon de fêtes que le voyage aller. La conquête, pour la seconde fois, du Ruban Bleu donne lui à une somptueuse soirée : « Débauche de toilettes, débauches de pierreries, dos nu jusqu’à la ceinture… », note Pierre Wolff, lui aussi envoyé spécial du Journal. Déjà nostalgique, Gilbert Mari pense au moment où il faudra débarquer, retrouver une vie de terrestre. « Nombreux seront ceux d’entre nous qui, déjà loin du quai, détourneront encore la tête pour apercevoir encore une dernière fois les trois monstrueuses cheminées. (…) Nous avons eu une existence à part sur un bateau unique au monde ».

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Les photos de Roger Schall (collection Schall) reproduites ici font partie des photos exposées dans Escal’Atlantic. Les citations de Colette, Cendrars et Wolff sont tirés du très joli livre « A bord du Normandie. Journal transatlantique », préfacé de Patrick Deville (paru aux éditions Le Passeur il n’est malheureusement plus disponible). Citations de Gilbert Mari dans « Le voyage inaugural du paquebot Normandie, 29 mai – 12 juin 1935 » (Imprimerie de l’Eclaireur de Nice, 1935) ; archives de l’Ecomusée de Saint-Nazaire. A noter : on retrouve un grand choix des photos de Roger Schall dans un beau livre sur le voyage inaugural de Normandie qui vient de paraître aux éditions des Falaises, Rouen. Ce livre est disponible à la boutique d’Escal’Atlantic.